5 déc. 2013

WILLIS EARL BEAL : Nobody Knows

Sorcellerie acoustique, dingo du standelone, produit de l'époque consumériste qui se perd en tête de gondole... Il vacille, bouge, tangue comme un vaisseau perdu dans une mer d'huile, le THC diffuse sa lente agonie et on oublie les mots, on déraille sur les notes. D'où sort ce drôle de type qui pourrait être un enfant caché du grandiloquent  Screamin' Jay Hawkins en veilleur de nuit dans un hôtel borgne et crasseux façon Jim Jarmusch ? Je n'en sais foutrement rien et pourtant dès les premières mesures de 'sky-notes, l'ivresse est là, tapie au fond de mon crâne et ruisselle comme un serpent jusqu'aux tripes. Jeune le mec... Et déjà si loin sur un chemin étrange où s'entremêlent ritournelles et transes harmoniques venues s'étendre à nos pieds. Perdition, humour décalé, gestuelle dérisoire et pourtant envoutante. Les accords de guitare sont planqués sous l'oreiller à l'ombre d'un arbre vertigineux et la voix s'y entortille comme un lierre dans la pierre... Ponctuations rythmiques faites de claps où d'autres échos de bidons, caissons, baguettes balayant des peaux de caisses claires comme un surf sur la vague jaune.


Nobody Knows est le deuxième opus de Willis Earl Beal et la maturité est présente comme si le monde pouvait désormais en rester là, sur les murs glissants, dans les traits brouillons ou les subtiles esquisses des solitudes humaines. Les mots vont à la rencontre des corps. Le corps répond aux sonorités mouillées, chaudes et profondes. L'effet est immédiat, irrémédiable, c'est tant mieux, c'est bon comme ça vient. L'invitation est durable et nous sommes toutes & tous convié(e)s. Cat Power dans la place aussi, hum c'est bon aussi, normal aussi, ça prendrait des plombes d'essayer de comprendre comment tout s'est enchainé... J'oublie les Inrocks, ils n'ont pas loupé la galette et savent y faire dans la biographie et le reste, alors je vais poster ici leur article. Je suis plus à l'aise dans les vibrations...





Tracklist:
01 – Wavering Lines
02 – Coming Through [ft. Cat Power]
03 – Everything Unwinds
04 – Burning Bridges
05 – Disintegrating
06 – Too Dry To Cry
07 – What’s the Deal
08 – Ain’t Got No Love
09 – White Noise
10 – Hole In The Roof
11 – Blue Escape
12 – Nobody Knows
13 – The Flow



Clochard céleste sauvé de la misère, l’errance et la folie par la musique, Willis Earl Beal impressionne avec son nouvel album, « Nobody Knows ». Oublié, le blues primitif : l’Américain s’offre un trip dans la soie et la dentelle. Critique et écoute.

Sur le vespéral Wavering Lines qui ouvre son tout nouvel album, la voix est claire, posée. A mille lieues de l’homme assis devant une bouteille de Jack Daniel’s déjà bien entamée avant que midi ne sonne. Willis Earl Beal, l’an dernier, a fait son trou, abyssal, avec Acousmatic Sorcery, un premier recueil de titres bruts, comme d’autres débarquent de nulle part la valise à la main. Le récit d’une vie d’errances, terrestres ou mentales, allié à cette poignée d’odes brinquebalantes ont achevé de faire de lui un poète maudit, un mythe sur pattes. Un Rimbaud noir qui, en s’en allant, les poings dans ses poches crevées, aurait été touché par la grâce.

De tout temps, l’Amérique a accouché de clochards célestes. Willis ne sera probablement pas le dernier de ce qui constitue, au même titre que le redneck ou le cow-boy Marlboro, l’une de ses plus flagrantes images d’Epinal. Musicalement, l’homme s’est aussi trouvé un canevas sur lequel broder sa propre légende, en labourant le sillon du blues, du gospel ou de la soul. Presque par hasard, explique-t-il : “Je ne me destinais pas à être chanteur, mon premier album n’était même pas censé voir le jour – d’ailleurs, ça m’horripile qu’on le considère comme un disque réfléchi, destiné à un public de masse. Je n’ai rien d’un musicien chevronné ni d’un artiste lo-fi. Moi, mon truc, c’est le collage sonore.”

De cet art du patchwork, Willis a fait son credo. Revenu de ses ritournelles équarries ou granitiques, Beal tisse désormais, sur la trame de son blues devenu lancinant et ascétique, un entrelacs soyeux, comme autant de fils d’Ariane. Habité, le territoire qu’il couvre sur Nobody Knows va du mythe de la caverne d’un Screamin’ Jay Hawkins aux élévations de cathédrale, du limon d’un Robert Johnson aux volutes cuivrées (sur Burning Bridges) du Bowie de Young Americans. Avec, pour seul véhicule, une tessiture et un registre vocal impressionnants… Et parfois la participation (sur Coming Through) d’une Cat Power avec laquelle il partage un certain don pour lécher ses plaies, quand il n’y enfonce pas la lame d’un couteau.

Des allées et venues sur la carte du chant qui ont leur explication : “Je ne suis venu à la musique que très tard. Elvis, Springsteen, qui m’ont influencé, je ne les écoutais pas étant môme. J’ai passé une bonne partie de mon enfance à parler des heures durant en prenant tout un tas de voix différentes…” “A l’époque, je voulais être acteur. J’avais un don pour l’imitation, j’ai d’ailleurs gagné un concours en faisant Ross Perrot, le candidat à la présidentielle de 1992. Je sais, ça la fout mal : il est républicain. Plus tard, je me suis mis à imiter Dylan, à force d’écouter Time Out of Mind jusqu’à la corde. Idem pour Tom Waits, que j’adore. Après ma vie de homeless, quand je vivais seul dans mon appartement crasseux d’Albuquerque, je travaillais de nuit et je passais mes journées à réfléchir à ma musique, ce que je voulais en faire. Je m’interviewais beaucoup aussi (rires)… J’ai une voix de Noir, mais j’ai surtout la voix de quelqu’un qui se donne beaucoup de mal.”

Willis Earl Beal entretient un rapport étrange, élastique, avec la réalité. Il la tord selon son envie, l’arpente tel un funambule sur une corde. Chez lui, la frontière entre le réel et le fantasmé se déplace constamment. Il en est le premier conscient. De son aveu même, il “parle beaucoup, n’est pas très sûr de ce qui est vrai et de ce qui est du pipeau dans ce qu’il fait – c’est un thème récurrent du disque, d’ailleurs”. Il nous balade certainement, entre réalité augmentée et pensée magique, tout au long de notre entretien. On l’interroge du regard, il soupire : “Parfois, je me dis que je mérite un oscar. J’ai d’ailleurs joué dans un film qui a fait le dernier festival de Venise (Memphis, de Tim Sutton, dont il a composé la musique et où il interprète le rôle d’un chanteur de soul contrarié – ndlr). J’ai rendu le réalisateur chèvre à force d’improviser.”

Entre imposture et transcendance, profane et sacré (son chant, par moments, relève de la musique d’église), révélation et exutoire : tendue, la corde. Depuis ses plus jeunes années. “Enfant, j’ai fait tous les quartiers de Chicago. La faute à ma mère, qui n’est pas passée d’homme en homme mais d’église en église. Une fois, elle m’a choppé en train de me masturber et elle ne m’a pas adressé la parole pendant une semaine, allez savoir pourquoi ! Mes parents ne m’ont jamais beaucoup parlé. Mon père s’est contenté de me dire ‘Fais attention à tes chaussettes, porte toujours des pantalons repassés et des caleçons propres’. Il bossait dans une banque. Ma mère a chanté pendant un moment, elle a fait tout un tas de trucs de sa vie, sans qu’on sache vraiment quoi, jusqu’à ce qu’on découvre qu’elle était bipolaire… Ils passaient leur temps à se battre, ils m’emmenaient chez ma grand-mère pour pouvoir se mettre tranquillement sur la gueule. Elle s’amusait à me courir après avec une paire de ciseaux pendant que je regardais le Freddy Krueger Show. J’adorais ça.”

La confession, entre le Jack Da et le cigare, a quelque chose d’étonnant. Il en va de même avec ses albums : là où Acousmatic Sorcery se montrait spectral et désincarné, comme si son auteur redoutait de trop révéler, Nobody Knows s’avère à la fois ancré dans le réel et hautement spirituel. L’élévation qui en suinte, par toutes ses notes, le place très au-dessus de la mêlée. Parfois, Willis Earl Beal a tout du vieux chamane, ou du guérisseur d’âmes éplorées. “Je ne m’en suis jamais cru capable, réfute-t-il. Et pour cause : il n’y a pas plus paumé que moi. Ma musique m’aide d’abord à communiquer. Je ne comprends pas mes semblables et ils me le rendent bien. J’ai écrit pour ne pas finir reclus, sclérosé. J’ai l’air parfaitement sûr de moi, avec ma bouteille et mon petit chapeau, mais en fin de compte, mon album s’appelle Nobody Knows. A commencer par moi.”

Le fait de ne rien savoir, comme une vérité immuable et en creux, servait déjà de béquille à Beal un an plus tôt. Pour lui, ça ne fait aucun doute : son don pour le songwriting (un terme qu’il abhorre) relève du miracle. “On m’a toujours traité de bon à rien et maintenant je joue dans des festivals… Je vois les autres musiciens qui me regardent de haut dans leurs petits costumes. Bande de connards ! Parce qu’ils savent jouer trois accords, ils pètent plus haut que leur cul. Moi, je me fie à mon instinct. Je mets les mains dans le cambouis, et c’est la vérité qui en sort. Sans vérité, pas de musique… Je n’ai aucune envie de finir comme Kanye West. On lui demande de jouer les méchants, et il le fait parfaitement – son dernier album en est la preuve. Mais le mec est aussi complètement déglingué. Moi, je le suis déjà assez. Je ne veux pas mourir en martyr ou me faire péter le caisson à la manière d’un Kurt Cobain. Putain, non ! Je veux juste être heureux. Ça pourrait être mieux, ça pourrait être pire… Pire, ça l’a été, par le passé. Disons que je suis au milieu du gué.”

Du haut de ses 29 ans, Willis Earl Beal a écrit un grand album, qui convoque d’emblée le mot “dignité”. Une dignité sans faille, qu’il balaie malgré tout d’un masochiste revers de main : “Je suis opportuniste, manipulateur. Sam Cooke a eu une petite vie minable, il est mort dans une chambre d’hôtel merdique aux côtés d’une pute, mais il a aussi écrit des titres d’anthologie et tout le monde l’écoute en se disant que c’est un mec extraordinaire.” Et de conclure, dans un ultime nuage de havane : “C’est tout le mal que je me souhaite.” [Source]

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